Tome II page 387

BIEF, bi Vd 16 (baé Ja.), 1 Aigle Br. ms. Gen., 20, 21, 61, 71, Dum., V 13 («bâé» Gill.), 14, 4 (ou bèi 43, 46), Vd 36, V 17, 18, bei F 1 Co., V 23, 44, F 15, N 21, b Vd 19, B 33; bi Vd 17, V 36, 51, G, N 32, 40, biə B 36, 4‑6 (vx béyə 60), Ra., Qui., Gué.; bis V 61, 73, 75 (ou bès ALF, bùṣə ib.), 8, bìs 76, 83, ‑ə 71, bés(ə) 60, 74; byé (probablt emprunté le plus souvent du fr. rég.) Vd spor., V 45, F 1, N 41, 42, Br. Anc. formes bay, bey Vd, V, F XIVe, XVIe, XVIIIe s., bez V 1343, 1344, biez (pl.) N 1348 (Matile, 621), bied XVIe‑XVIIe s., bieyz V Ayent 1424; lat. becium Vd Orm. 1427, 1441, V XIIIe, XVIIe, XVIIIe s. Fr. bi G, bied N Pier., bisse (sens 2o) SR. Cf. n. de l. — ALF 1175 (ruisseau), 1755 (aqueduc).

‖ S. m. 1o Bief, canal qui amène l’eau à la roue d’un moulin, d’une scierie, etc. (Vd, V, G, B). «In becio sive muneria [bief] molendini de Montheuz reficienda, que destructa erat propter inundationem aquarum» (V 1276. Comptes Monthey. Arch. Turin). Lou bā daou moulin (Vd Month.). On va koura lo bāi dəlon kə vin, on va nettoyer le bief lundi prochain (Vd Penth.). Comparaison. An puər kman lə biə, on pleure comme le b. (B Épauv.). 2o Canal d’arrosage dans les prés, rigole (V, F 1). Frè dè bai, faire des r. (V Praz‑de‑F.). Kan y a vyouk ké lì chyò pras vinya·n tò rzo, ch’è mèt in trinṅ a frè lè bis, quand il a vu que ses prés devenaient tout rouges [par la sécheresse], il s’est mis à «faire» les rigoles, à les remettre en état pour conduire l’eau (Évol.). «Du le ryô chô le byé, ke ne crè nè dècrè», du ruisseau sort le b., qui ne grossit ni ne diminue (F Bornet, Intyamon, Gruy. ill. III, 42). ‖ Fossé d’écoulement le long des chemins (V Nend.). 3o Canal d’irrigation de long parcours amenant l’eau de la haute montagne jusqu’au dessus des vignes et des prés (V); cf. l’ex. de 1346 sous aqueduc et voir l’encycl. Va lèva lo bis, va lever la vanne pour introduire l’eau dans le bisse (Pains.). M’a fadu uvri lə gran bai, il m’a fallu «ouvrir», nettoyer le grand bisse et y amener l’eau (Praz‑de‑F.). 4o Ruisseau, torrent, souvent temporaire (Vd‑B). «Juxta lo bez quod tendit versus Champez inferiorem [Niedergampel]» (V Sion 1343. MDR, XXXII, 371). «Usque ad pedem cuiusdam rivelli seu becii aque labentis inter becium deis Greydes et jorias [forêts] de Yserins» (Vd Orm. 1441. MDR, XXIII, 23). «Jouxte le bey soit torrent de Pissevache, d’orient» (Vd Fen. 1722. Pier.). Y é on bravə ptyou b, c’est un joli petit r. (Vd Fren.). L’édyə du bi rèplya l’éklyuz, l’eau du r. remplit l’écluse (G Aire‑la‑V.). [Un loup et un agneau] «s’étan radu [rendus] u même bié» (Ch.‑de‑F. Pat. neuch. 253). Loc. «Léchie coulaie lo bie», laissez couler le r., laissez aller les choses comme elles vont (B Surdez, Péquignat, 34). Prov. Avó lə béi, rin dè téi, sur le cours du r., pas de toit, c.‑à‑d. ne bâtis pas de maison (Chenaux, Revi frib. 45). L’av vè èdé a biə, l’eau va touj. au r. (B Bois). S’a lè kounb kə min·n lə biə, c’est le vallon qui dirige le r. (B Épauv.). ‖ Djuər a biə, jouer au r. (B Charm.); jeu de bergers qui consiste à se poursuivre en sautant le r. ‖ Lit formé par un torrent, ravin (V). È pyé mó·éja di pasdzo è prœu é krè bāi, le plus difficile des passages est sûrement [celui du] mauvais ravin (Châble). 5o Noms de lieux (choix parmi une centaine). Ils désignent plus souvent un ruisseau qu’un canal ou une rigole. Cf. Dict. hist. Vd, vo Bey; Pier. bied. Bey Vd distr. Yverdon, ruisseau; les Beys Bex 1349, pré; Bay V V. d’Ill.: u bā; le Bis Trient‑Jeurs: la pyra du bi, gros bloc; au Bit G Bern. (disparu); en Beys F Vuisternens‑en‑Ogoz, terre; «juxta le beyz» N Fleurier vers 1340, lieu‑dit; le Bied N distr. Locle, affluent du Doubs; le Bez B Corgémont, affluent de la Suze; sur le Biel Corban: chu l bè; entre les deux Biels Courroux 1776. Précédé d’un subst. «Aqua de Bay» Vd Montreux 1265; en Combaby Gilly; Canal du Bay (Sgf. 301) Éclépens; Ruisseau du By (le Bix Sgf. 443) Arz. 1812; R. du Bied (le Grand Bied Sgf. 132) N Sagne; Fin du Bied Couvet; Pointe du Bied (Areuse) (Sgf. 310) Cortaillod, terre d’alluvion au bord du lac de N.; Combe du Bé (Sgf. 91) B Glovelier. Suivi d’un subst.: «versus lo Bez de Comba» Vd Leys. 1332; Bi de Mile Gryon, fontaine et ruisseau à Taveyanne: lə bi dè mla; le Bey Wullyamoz Gryon (Sodoleuvroz); «ou Beyz de la Comba» V Sion 1257; «lo biel de doion» Troist. 1392, lieu‑dit; lə bi du moulin G Veyr.; l bè d vā [val] B Pleigne, affluent de la Lucelle; Bie des Rochattes Asuel; lo bé d la savour [scierie] Court, ruisseau; Bief‑d’Étoz Noirmont, hameau avec chapelle sur le Doubs: biə d’éto. Accompagné d’un adj. es Grands Bys Vd Leys., mauvais prés; le Bey‑Rouge Orm., couloir dans les rochers sud‑ouest du Sex‑Rouge; lou bi blyin [blanc] Brassus, ruisseau; le Curbit [bief court] Yens, ruisseau: lò kòrbi; le Bey‑Dérochat distr. Aigle, torrent intermittent, ravin où «dérochent» les avalanches; Bi‑Talya V Arb., endroit où les eaux du bisse se partagent; lò gran bae Voll.‑Crie, torrent de la Pierre à Voir; a Clair Bief B Bois, source canalisée:  chḕr biə; le Rouge Biel Bassecourt: lə roudj bè; lə pœ [vilain] biə Courfaivre, ruisseau. Noms de fam. Dubey F Lully; Dubied N.

Dérivés: dimin. bis V 61, ‑èt 80, 84, 86, 88; comp. bəzt, bi‑ sous bèd; bìzn 71, petit bisse.

Du gaulois *bĕdu «canal», afr., fr. dial. biez, bes, fr., fr. dial. bief, bié, etc.; REW 1016; FEW, I, 312; Gch. Bull. Gl. VIII, 13. La répartition des types bai et bi(s) concorde avec les résultats de ĕ ouvert libre (Tabl. § 35). Dans le type val. de l’est bis, passé dans le fr. rég. sous la forme écrite bisse, l’s finale continue le z de l’afr. biez (cas suj. sg. ou cas rég. pl.), de bed + s. Les patois de cette région ont conservé de nombreuses traces du maintien archaïque de cette consonne finale (voir Jj. Rev. ling. rom. VII, 31‑34), qu’attestent aussi les anciennes graphies bez, etc., becium. L’s apparaît encore dans certains dérivés: val. bis, anc. lyonn. bessal, etc. Cf. abèdz, béd 4, bédirə, bèd et son hist., ‑, bév, bèvèr, bəzaly.

Encycl. Les bisses (all. Suonen, Wasserfuhren) sont une des choses les plus caractéristiques du Valais. Étant donnée la grande sécheresse du climat, on a dû recourir à l’irrigation artificielle pour les prés, les champs, la vigne et certains pâturages; d’autant plus que l’augmentation de la population exigeait une extension des terres à cultiver. Ce qui est propre au Valais et à une partie du Val d’Aoste (au Val d’Ayas par ex.), ce n’est pas le système de canalisation, connu partout, qui sillonne les prairies de la plaine, mais celui qui conduit l’eau tout le long des flancs de la montagne. L’eau étant la condition indispensable de la fertilité, rien n’est trop pénible, ni trop cher pour en assurer l’arrivée. Aussi le bisse est‑il placé sous la protection divine. Chaque printemps, il est d’usage de se rendre au bisse processionnellement. Au bord de l’eau, où se dresse une croix, le curé lit des prières spéciales et bénit l’aqueduc. Il accompagne aussi les ouvriers chargés de réparer le canal et assiste à sa mise en charge (Sav.). Dans tout le Valais, y compris la partie all., on compte environ 300 bisses, qui ont une longueur approximative dc 2000 km. et arrosent une superficie de près de 1100 km2 (Eichenberger, 61). On en trouve partout, sauf dans les districts bas‑valaisans de St‑Maurice et de Monthey, où les pluies sont plus fréquentes. Certains bisses du Valais roman remontent au XIIIe et au XIVe s. (ex. cité sous aqueduc). Chaque bisse a son nom; ainsi par ex. au nord du Rhône: le Torrent‑Neuf de Savièse, le Bisse de Lentine près de Sion, le Bisse de Clavoz ib. (le plus ancien du Valais roman); la Rioutaz ou Bisse de Lens, etc.; au sud du Rhône: le Bisse de Saxon (32 km. de longueur), de Nendaz, de Vex, passant par les Mayens de Sion, le Grand Trait d’Hérémence, etc. Ajoutons que les bisses de la rive gauche sont généralement tracés à ciel ouvert. Pour ceux de la rive droite, traversée du haut en bas par des gorges, il a fallu souvent conduire l’eau dans des chéneaux ou à travers des tunnels.

Construction. L’eau la plus fertilisante étant celle des glaciers, la prise d’eau a lieu en général à une altitude d’env. 2000 m. A la construction de ces aqueducs en pente douce s’opposent souvent des obstacles qui paraissent insurmontables: parois verticales à contourner, pentes glissantes et gorges profondes à traverser, terrains exposés aux chutes de pierres et aux avalanches. Il a fallu étayer le canal, en recueillir l’eau dans des chéneaux en bois de mélèze, parfois le suspendre aux bouts (pièces de bois fichées dans la paroi de rocher), l’encastrer là où le terrain glisse ou tailler son lit dans le roc (voir fig.). Le Bisse de Savièse est un des plus remarquables par la hardiesse de sa structure. Tous ces travaux, en partie très anciens, ont été exécutés sans ingénieurs et sans les instruments techniques dont on dispose aujourd’hui. A leur vue, on est saisi d’admiration pour l’audace et la ténacité de ceux qui les ont accomplis. Et le printemps venu, il faut tout remettre en état, curer les fossés, réparer les dégâts de l’hiver, rajuster les planches gauchies, obturer tous les joints, toutes les fissures avec de la mousse ou des chiffons.

Fonctionnement. Les bisses appartiennent à des associations de particuliers ou «consortages», plus récemment parfois à des communes. A l’assemblée du consortage, on nomme le président (ou directeur, recteur, avòy), le ou les procureurs (ou tuteur, métral, miny, all. Wasservogt) et les gardes (all. Wasserhüter). Les procureurs sont chargés de surveiller les ouvriers qui réparent le bisse et de distribuer l’eau par le système des livrets d’eau, qui fixent les heures d’arrosage de chacun des usagers. La fiche en bois graduée, employée à cet effet à Visperterminen (Wassertessle), ne paraît plus guère en usage dans le Valais roman (pat. anc. palette, tapol, tachra, etc.). Le garde‑bisse surveille la marche régulière de l’eau, jour et nuit, en faisant, souvent deux fois par jour, le tour du bisse ou d’une fraction du bisse (quartier) sur le chemin de ronde qui le longe partout. Selon l’importance du bisse, le personnel en est plus nombreux ou plus réduit. Pour les bisses de long parcours, le garde loge dans une cabane bâtie sur le canal. A côté se trouvait ordin. jusqu’à une époque récente un avertisseur, qui tend à disparaître. Il consiste en une roue hydraulique, qui soulève un marteau frappant sur une planche. Le bruit qui en résulte avertit le garde que tout est en ordre (voir fig.). Son silence indique une anomalie de circulation, dont il doit rechercher la cause. — Pour répartir l’eau entre les propriétaires, le volume d’eau d’un canal est divisé en parties égales, appelées bulletins, actions, droits d’eau. Ainsi l’eau du Torrent Neuf de Savièse se répartit entre 830 propriétaires de cultures, dont chacun a le droit, quatre fois par période d’irrigation, d’utiliser l’eau pendant trois heures (Lehmann, 66). Ces bulletins ne représentent pas un volume fixe, mais un certain filet d’eau, variable selon le débit d’eau qui descend et ordin. plus considérable le jour que la nuit. L’eau, une fois arrivée sur le terrain, est divisée par un barrage en bois muni d’écluses régulatrices (cf. arche 10o). Elle est ensuite répartie par «tours» successifs d’arrosage; le tour de chacun est tiré au sort. Le tour de rôle ramène l’eau aux intéressés de 3 à 12 fois dans le cours de la saison, à des intervalles réguliers qui varient de 8 à 38 jours. Quand son tour est venu, le propriétaire ouvre une des écluses qui envoient l’eau dans sa propriété, où de petites rigoles la répandent dans toutes les directions. La personne qui dirige l’arrosage ouvre et ferme alternativement les diverses rigoles au moyen d’une dalle de pierre ou d’ardoise, ou d’une plaque de tôle appelée étanche, tournoir, etc. Toute cette organisation a souvent été fixée par des règlements écrits, parfois publiés (celui de Saint‑Luc par Lehmann, 63, celui de Saxon par Robert, 20, celui de Lens par Eichenberger, 38). Celui du Bisse de la Rioutaz, un des plus anciens, date de 1454. A son sujet, on raconte une querelle entre les communes de Lens et d’Ayent, publiée dans la Lautbibliothek, no 69.

A consulter surtout: Briquet, Écho des Alpes, 1890, 191‑208; Delétra, ib. 1896, 433‑450; Courthion, ib. 1920, 197‑226; Franzoni, Bisse de Savièse, Gen. 1894 (15 dessins); Rauchenstein, Z. für schw. Statistik, XLIV, 52‑61; Lehmann, L’irrigation dans le V., thèse Fribourg 1912; Robert, Bulletin soc. neuch. de géogr. XXXIV, 16‑26; Vautier, Au pays des bisses, Laus. 1928; Paris‑Seylaz, Die Alpen, 1934, 348‑354. On trouvera les renseignements les plus récents et les plus complets dans Eichenberger, Terminologie der Walliser «bisses», thèse de Zurich, 1940, avec bibliographie détaillée. Tp.

Pour citer cet article : BIEF (réd. Tp.), Glossaire des patois de la Suisse romande, fondé par L. Gauchat, J. Jeanjaquet et E. Tappolet, Genève, Droz, 1924-, Tome II, p. 387.

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