ABSINTHE, apsnt(ə) Vd, V 2 Riddes, 21, 30, 33, 35, G 18, F, N 33, B 23, 33, 48, ‑ta Vd 24, 33, 47, 69, 90, V 20, 21, 45, G 17, N 31, ‑tè Vd 82, G 10, ‑té Vd 12; ‑eïnt V 34, 43, ‑eïnta Vd 53, V 35, G 10, ‑ḕt B 12; ‑ïnt N 30, B 35, 40‑42, 45, 47, 50, 52, 53, 60, 62, ‑ïntə B 40; apchint Vd 23, 24, ‑tə F 34, ‑té V 22; psint F Savoy, abəsintə F 51, V 47, ansint 75; — ouchn V 71, óouchèïṅ corr., Jj., ‑chèṅ Gch., ouchén (ALF) 75, óouchèṅ 76, 87 (‑chén ALF), òouchèṅ 89. Cf. ALF 5, 1441.

‖ S. f. (ouchin, etc. m.; aussi f. à Évol.). 1o Grande absinthe (Artemisia absinthium L.), appelée aussi grand apsinta (N Brév.), gróch apsint (F Gruy.), apsint byants (F Broye), dzənépi d’apsint (F Savoy, Flore, 83). On trūv dé plyant d’apsint partò, jusk’ u bór də la rt, on trouve des plantes d’abs. partout, jusqu’au bord de la route (G Aire‑la‑V.). Yə fó mètrè dè fyè d’apsint din li tyuts pò frè parti li pdzè, il faut mettre des feuilles d’abs. dans les lits pour chasser les puces (V Trient). Cf. l’appellation herbe aux puces. Tchi nò, y a d l’apsintə din dé kərti;  a on son fṑr, chez nous, il y a de l’abs. dans des jardins; elle a une odeur forte (Vd Orm.). D l’apsïnt də tytchi [jardin], de l’abs. cultivée (B Charm.). L’óouchèïṅ lə krè chou lè rouvé déi tsanch, l’abs. croît sur les talus des champs (V Évol.). 2o Accompagné dans la règle d’un adj. distinctif, désigne aussi d’autres espèces du genre Artemisia: «petite absinthe» (N V.‑de‑Tr.), ptət apsinta (N Brév.), armoise du Pont (Art. Pontica L.); apsint fla (abs. folle), arm. des champs (Art. campestris L.) (F Broye); apsïnt sāvḕdj (abs. sauvage), arm. commune (Art. vulgaris L.) (B Pleigne); apseïnta, armoise (Vd Brass. ALF 1441, p. 939); apsint nr (abs. noire), arm. en épi (Art. spicata Wulf.) (F Broye); pətyouda apsint (petite abs.), arm. du Valais (Art. Valesiaca All.) (V Fully, Riddes); apsint də montny, arm. mutelline et des glaciers (Art. mutellina Vill. et glacialis L.) (V Riddes). 3o Vin dans lequel on a fait infuser de l’absinthe (N). «Nous appelons absinthe ce que les Français appellent vermouth» (Gui. 11); cf. Bon. absinthe. 4o Liqueur alcoolique, appelée primitivement «extrait d’absinthe» (cf. extrait), apéritif préparé avec l’absinthe et diverses autres plantes aromatiques (anis, fenouil, hysope, etc.); il y en a deux variétés, la «blanche», incolore, et la «verte»; də la blyntsé (Vd Roche), apsint byantch (N Brév.) et də la vrda, apsint vdja (ib.). Y è din lè vlè k’ on bāi lə mé d’apsintə, c’est dans les villes qu’on boit le plus d’abs. (Vd Orm.). «Bâirè on verro d’absinthe, ne dio pas que y’ aussè onco grant mau», boire un verre d’abs., je ne dis pas qu’il y ait encore grand mal (Cont. 1886, 24). Ṣa rachə d’acharā, lou fó l’apsintə, cette race d’altérés, il leur faut l’abs. (F Grandv.). Bèyou d’apsïnt, buveur d’abs. (B Charm.). ‖ Ration d’absinthe. L a payī trz apsntè, il a payé trois abs. (Vd Sassel).

Hist. Le lat. absinthium se continue directement en pays romand par le patois oouchèṅ, connu seulement dans les vallées d’Hérens et d’Anniviers (V). Cette forme correspond à l’apr. ausen, dont les vestiges actuels, disséminés dans le midi de la France, sont recueillis dans l’ALF 5, carte absinthe, et Mistral, vo aussent. Par la Savoie, le Valais et le nord de l’Italie, ce type se prolonge jusque dans l’engad. assent et autres formes rétorom. Le français désignait primitivement l’absinthe par le mot aluine, que certains de nos patois ont conservé; mais la forme savante absinthe, calquée sur le latin, a prévalu de bonne heure et a envahi tout le domaine gallo‑roman. La SR l’a introduite presque partout, en l’adaptant plus ou moins à la prononciation patoise. Le mot a pénétré une seconde fois comme désignation de la liqueur d’absinthe, et quelques patois présentent de légères variantes pour les deux acceptions, la plus récente reproduisant plus fidèlement le mot fr. En ce qui concerne la syllabe initiale, nous avons généralisé ci‑dessus la graphie ap‑, qui n’est employée que par un petit nombre de nos corr., sans qu’on en puisse rien conclure pour la prononc. réelle. L’ALF note 12 fois ab‑, 1 fois ap‑ et 5 fois un son intermédiaire. Il est peu probable que le patois se comporte à cet égard autrement que le fr. La représentation graphique peut jouer un rôle, surtout si on s’efforce d’articuler dis‑ tinctement (cf. abəsintə, à Lourtier), mais en général ap‑ sera plus près de la vérité pour la prononc. courante. Cf. REW 44; FEW, 10; ALF 5; Rolland, Flore, VII, 66‑70; Savoy, Flore, 83; Wolff, Plantes médic. Valais, 11‑14; Griera, Derivats gallo‑rom. de absinthium santonicum, Est. rom. I, 42‑46; Thomas, Nouv. essais, 354.

Encycl. Les nombreuses propriétés curatives des diverses sortes d’absinthe sont connues depuis l’antiquité et les auteurs anciens nous ont laissé sur l’usage médical de cette plante des renseignements assez abondants. L. Favre les a reproduits en partie dans l’article mentionné ci‑dessous, d’après l’Histoire des Plantes composée au XVIe s. par Fuchs. Il cite en particulier la recette donnée par Dioscoride pour la préparation du vin absinthé, que ce médecin grec considérait comme remède stomachique par excellence. A toutes les époques, il a dû exister des boissons variées à base d’infusion d’absinthe. Ducange s. v. absynthium signale entre autres l’usage pratiqué dans la plupart des couvents d’Allemagne d’introduire dans un tonneau de moût ou de vin de l’absinthe et divers autres ingrédients. Ce qu’on désignait autrefois sous le nom d’absinthe dans le vignoble neuchâtelois (voy. ci‑dessus, sens 3o) était un breuvage obtenu de manière analogue et qui était fort goûté. C’était, d’après L. Favre, «une grave opération que celle de réunir les espèces ou les drogues dont on remplit un long boyau de toile mince introduit avec précaution, par la bonde, dans le tonneau de moût non encore fermenté. Et lorsqu’une demi‑fermentation a donné du piquant au liquide sucré, quelle joie d’en boire en famille quelques verres pour arroser les premières châtaignes de la saison». Aujourd’hui cette fabrication a bien passé de mode, mais on peut encore trouver ce qu’on appelle du vin absinthé, le mot absinthe ayant pris une autre signification. Dès le milieu du XVIIe s., il est fait mention d’élixir d’absinthe, obtenu par distillation; on en rencontre parmi les produits que vendaient les apothicaires. Ses vertus sont les mêmes que celles de l’infusion ou de la décoction, mais il est spécialement recommandé contre les fièvres. L’extrait d’absinthe, qui devait fournir au cours du XIXe s. une si brillante carrière, n’était aussi à l’origine qu’un remède de ce genre, fabriqué à la fin du XVIIIe s. au Val‑de‑Travers (N), dans le village de Couvet, d’après une recette locale. Les opinions diffèrent sur les origines de cette recette. D’après la version la plus répandue, ce serait un médecin français réfugié à Couvet, Pierre Ordinaire, qui aurait le premier préparé pour sa clientèle la liqueur d’absinthe, tandis que d’autres traditions affirment qu’elle était déjà connue à Couvet avant son arrivée et que le remède vendu par le médecin français n’avait de commun avec l’absinthe que sa couleur verte (Quartier‑la‑Tente, Val‑de‑Travers, 486). Quoi qu’il en soit, il est certain que les premiers détenteurs de la recette ne disposaient que de moyens de fabrication très primitifs et écoulaient péniblement, par voie de colportage, les petites quantités d’élixir qu’ils produisaient. Ce n’est que vers 1800, lorsque la fabrication eut passé entre les mains du major Dubied et de H. L. Pernod, qu’elle prit un caractère plus industriel. De médicament qu’il était, l’extrait d’absinthe devint une liqueur d’agrément et entra dans le commerce. Le succès obtenu fit naître d’autres distilleries et Couvet devint peu à peu le centre d’une industrie importante, qui essaima dans les villages voisins. En 1864, on évaluait déjà à 370,000 litres la quantité d’absinthe exportée annuellement du Val‑de‑Travers. La production n’était d’ailleurs pas restée localisée dans son pays d’origine. Pour éviter des droits d’entrée élevés, la maison Per‑ nod avait créé déjà en 1805 une fabrique à Pontarlier et d’autres l’avaient imitée. On connaît la vogue croissante de l’absinthe en France et l’énorme développement qu’y prit la consommation. La Suisse romande suivit ce mouvement, la «verte» s’y propagea aussi des villes dans les campagnes et les méfaits causés par son abus finirent par provoquer un mouvement visant à sa prohibition complète. Une initiative populaire dans ce sens fut adoptée par les Chambres fédérales et votée par le peuple en 1908 (loi d’exécution 1910). L’interdiction de l’absinthe a entraîné la disparition de la culture des plantes qui servaient à sa fabrication et qui donnaient à la campagne du «Vallon» un aspect original. «Le voyageur qui parcourt en été le Val‑de‑Travers remarque avec étonnement ces moissons bleuâtres, qui forment autour des villages une ceinture parfumée», écrivait L. Favre, qui donne au sujet de cette culture des détails précis. Les espèces cultivées étaient la grande et la petite absinthe, ainsi que l’hysope. Les terrains du Val‑de‑Travers se prêtaient fort bien à cette exploitation, qui donnait d’excellents produits et était rémunératrice. Les propriétaires de champs d’absinthe furent indemnisés par la Confédération, comme les fabricants. A consulter: L. Favre, L’extrait d’absinthe, Mus. neuch. 1864, 150, 161; A. Petitpierre, Hist. écon. Neuch. 282‑287; Quartier‑la‑Tente, Val‑de‑Travers, 486; La maison Pernod fils à Pontarlier. Paris, 1896; Dict. hist., vo absinthe. Jj.

Pour citer cet article : ABSINTHE (réd. Jj.), Glossaire des patois de la Suisse romande, fondé par L. Gauchat, J. Jeanjaquet et E. Tappolet, Genève, Droz, 1924-, Tome I, p. 82.

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